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Urbanisme

Nos centres-ville meurent et nous regardons ailleurs !

Par: 
Rodrigo Acosta

En mars 2017, Olivier Razemon avait mis en garde sur la mort probable des centres-ville(1). Depuis, une prise de conscience a dominé le débat public, ayant conduit, par la suite, à un effort cosmétique sur 222 centres-ville dans l'hexagone, dont les trois villes phares de la Vallée de la Seine (Poissy, Mantes et Les Mureaux). Cependant, cela ne suffit pas car des petites communes et des bourgs dans des zones rurales de la Communauté urbaine Grand Paris Seine & Oise sont en train d'être achevées par l'inaction publique. 

Le diagnostic est partagé sur la déliquescence des centres-ville : les villes ont été affectées  entre les années 1960 et 1990 par des mutations, qui ont conduit à une crise sévère de leur centre, voire leur mort. 

Un concept "béton" qui tue des villes, en commençant par leur centre

Depuis l'importation du concept de centre commercial en France dans les années 1960, les périphéries des villes ont vu croître le nombre de « concepts » et d'autres noms à consonance américaine ; le département des Yvelines a été la cible d'une promotion et d'un marketing pour ce type de « concept » qui s'est appuyé sur l'usage fréquent de la voiture individuelle ; cela a engendré la nécessité de créer d'énormes espaces de parking pour accueillir les clients, certains s'étant déplacés pendant une vingtaine de minutes. De Parly II (Chesnay), à Nation One (Plaisir, Clayes-sous-Bois) en passant par Les vergers de la Plaine (Chambourcy), des sociétés telles que Rodamco et Alterea ont bétonné tout ce qui était possible et imaginable, avec l'assentiment des élus locaux. Des exemples récents sont connus à Aubergenville, à Flins et à Buchelay.  Des élus ont été complices du bétonnage généralisé et de l'abandon des centres-ville. Partout où naissait un projet de création de centre commercial, les promoteurs argumentaient que ce projet allait « révolutionner » le marché et créer des « emplois et de la richesse ».

Sauf exception, le constat est le même partout en France : "La France a tué ses villes" était la conclusion d'Olivier Razemon dans son dernier livre(2). Les taux de vacance des locaux et des logements en centre-ville se situent dans une fourchette de 10 % à 15 %, la moyenne nationale étant à 5 %. D'une manière méthodique, M. Razemon a parcouru la France des centres-ville ; partout, la même déliquescence est visible dans un contexte d'abandon des pouvoirs publics : à Albi, Béziers, Cahors, Colmar, Perpignan, Vitry et même dans la banlieue ouest de l'Île-de-France comme à Aubergenville, Chanteloup, Mantes-la-Jolie, Triel-sur-Seine et Vernouillet. Paradoxalement, dans un contexte de pénurie de logements, les villes, notamment celles du nord des Yvelines, sont confrontées au défi des centres-ville.

Dans un deuxième temps, Olivier Razemon a souligné les méfaits de ces mutations silencieuses. La richesse a été produite et, ensuite, « accaparée » par des concepteurs et des gestionnaires des centres commerciaux. Cependant, le bilan en matière de création d'emplois est presque nul. Autrement dit, les commerces du centre-ville disparaissaient avec, comme corollaire, une diminution des emplois de proximité. En parallèle, les emplois précaires et mal payés se sont multipliés pour arriver à une situation intenable d'un point de vue urbain. Résultat : des centres-ville ont fait l'objet d'une évasion commerciale, d'une paupérisation car les habitants perdaient du pouvoir d'achat, voire d'un délabrement généralisé lorsque les deux phénomènes se sont conjugués dans des petites communes rurales. S'ajoute à ce triste constat un désinvestissement financier de la part des acteurs économiques. Cette situation calamiteuse provient, en partie, de l'explosion de l'offre des plateformes commerciales et d'autres avatars de la grande distribution. 

Etouffement des territoires

Pour prolonger cette analyse sévère, Franck Gintrand, délégué de l'Institut des Territoires, vient de publier son ouvrage Le jour où les zones commerciales auront dévoré nos villes. Ce livre décrit pour la première fois les dessous de la guerre impitoyable que se livrent les acteurs de la grande distribution, secteur le plus puissant de l'économie française, et les sociétés foncières, plus discrètes, mais tout aussi puissantes. Au nom du pouvoir d'achat et de la concurrence effrénée, la France a choisi d'anéantir des pans entiers de son tissu économique. Cette politique, a souligné l'auteur, a échoué car elle n'est pas parvenue à "tenir sa promesse [d'un monde meilleur sur le plan économique et d'aménagement du territoire] même si l'on étouffe les producteurs, on vide les centres-ville de leur substance commerciale, tout en abîmant les paysages". La France est malade de ses zones commerciales(3).

Dans la foulée de l'élection présidentielle, des espoirs ont été permis pour renverser cette lente agonie, voire cette morte inéluctable. Patrick Vignal, député LREM de l'Hérault(4), avait voulu, en septembre 2017, forcer la main du gouvernement et du président Macron pour que la cause des centres-ville devienne une "cause nationale". Pour lui, le concept de centre commercial était "dépassé" par celui de "smart city", où l'on répare la ville des erreurs du passé. Parmi les revendications des élus de province, on notait ls suivantes :
- une fiscalité incitative pour réhabiliter les centres-ville ;
- des allègements des contraintes liées aux avis des ABF (architectes des bâtiments de France) ;
- une mise en place d'un guichet unique pour les commerces et les artisans des centres-ville ;
- une mobilisation complète et transversale des acteurs économiques, politiques et financiers pour inverser la tendance actuelle.
En outre, le député Vignal avait demandé "l'arrêt de ce massacre des centres-ville" car le ratio création/emplois est désormais favorable aux centres-ville (CV) par rapport aux centres commerciaux (CC) : 2 pour les CC, 3 pour les CV. D'une manière succincte, un moratoire avait été demandé en même temps que l'ouverture d'une agence interministérielle, avec l'appui de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), pour s'occuper de cette problématique essentielle pour l'avenir des territoires oubliés de la République.

Au cœur de l'action publique, un fourre-tout

L'ancien ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, Jacques Mezard, a amorcé une action publique qui a produit un programme national ayant pour finalité la redynamisation des centres-ville « Action Cœur de Ville ». En 2018, relancer la vie économique et artisanale des ces lieux en déshérence semble être une priorité.  « Action Cœur de Ville » est, certes, un programme de redynamisation des centres des villes moyennes, pour lequel 222 collectivités en France ont été retenues. Magalie Carré, membre élue de la chambre consulaire CCI Paris Île-de-France, a fait, durant la présentation de la convention, un état des lieux rapide des centres-ville en France qui rejoint les conclusions accablantes de MM. Razemon et Gintrand. Elle a ajouté le manque d'investissement structurel dans les centres-ville.

Dans le cas de la ville des Mureaux, une convention a été signée par le maire François Garay, l'Etat, les représentants consulaires et une panoplie d'acteurs économiques et politiques dont la Communauté urbaine Grand Paris Seine & Oise(5). Comme dans les cas de Poissy et de Mantes-la-Jolie/Limay, environ dix institutions se sont associées pour engager une revitalisation du centre-ville, dans la perspective de l'arrivée d'Eole. Le 8 octobre, cette convention du programme « Les Mureaux : Action Cœur de Ville » entre dans le fourre-tout Eole, supposé faire tout et son contraire en termes d'aménagement du territoire. Certes, c'est un enjeu considérable (si l'on suit la réflexion de M. Philippe Tautou) mais on ne peut guère attendre que la mise en route d'Eole résolve les problèmes structurels des centres-ville des villes en déshérence de la Vallée de la Seine. Le réseau Eole va transporter des habitants de leur  domicile à leur travail (trajets pendulaires), n'affectant leurs modes de consommation qu'à la marge. François Garay a commenté la signature de la convention Cœur de ville, qui concerne trois villes de Grand Paris Seine & Oise : Mantes-la-Jolie, Poissy et Les Mureaux totalisant 212 000 habitants, soit la moitié de la population de la communauté urbaine GPS&O. Il appelle à la vigilance lors de la mise en place de cette politique à l'initiative de l’État, demandant un vrai suivi, avec un comité de pilotage. Il a mis en garde contre la bureaucratie et l'immobilisme : "Je n'hésiterai pas à être un lanceur d'alerte ou le Don Quichotte" de la Vallée de la Seine. Dans un geste de fraternité politique, Philippe Tautou a mis en garde l’État, durant cette présentation, sur la continuité des politiques publiques, notamment à propos du financement des projets publics dans la communauté urbaine GPS&O.

Gérard Derouin, sous-préfet des Yvelines, a souligné un des objectifs de cette convention « Action Cœur de Ville », liant une dizaine de partenaires et trois villes principales de GPS&O : il s'agit de redynamiser le territoire dans un rôle de moteur dans chaque bassin économique. Soit, mais cela laisse de côté les centres-ville des petites villes telle Aubergenville, Epône, Gargenville, Hardricourt, Meulan-en-Yvelines, Triel, Vernouillet, Chanteloup, Andrésy, Villennes et Carrières-sous-Poissy. Ces centres-ville, certains en déshérence comme c'est le cas de Triel, de Vernouillet et de Chanteloup, ne peuvent pas bénéficier des aides de la politique publique "Action Cœur de ville". Il faut chercher dans les arcanes habituelles des administrations qui ont prouvé leur inaction ou leur inefficacité. Comment réorganiser les commerçants et les artisans lorsque le centre de décision politique n'est plus la mairie. Par exemple, pour un problème de parking à Triel (fermeture d'un espace de 72 places sans concertation avec les commerçants), il faut se référer à la communauté urbaine qui tarde à agir ! Les animateurs de ville, quel que soit le vocable utilisé, sont inefficaces lorsque la construction rampante de la ville s'est décidée sans aucune amélioration des infrastructures, en particulier des parkings. Internet a affecté les modes de consommation et des commerçants,  qui peinent à trouver un modus operandi leur permettant de porsuivre leurs activités, sauf ceux de la restauration.

Déni sidéral

Interrogé, le 8 octobre, sur le paradoxe, voire la contradiction de laisser un autre centre commercial (Open Sky de 28 000 m2) sortir de terre à Buchelay(6) à l'horizon 2020, le sous-préfet Derouin a été évasif : "Le centre commercial récent de Buchelay est une addition de commerces, une sorte de cœur de bourg en périphérie" (sic). Pour lui, ce n'est pas de la concurrence, c'est de la "complémentarité" entre les petits "commerçants" et les grands pôles de distribution. "Il ne faut pas opposer les uns contre les autres", a-t-il conclu. 

Il est navrant de constater que, à quelques exceptions près, les acteurs politiques et les décideurs économiques s'obstinent à relativiser la gravité de la situation. A la lumière des manifestations des "gilets jaunes", le coût des déplacements va continuer à augmenter si l'on continue à créer des plateformes de commerce physiques. Le pouvoir d'achat, le coût du foncier et du logement, le financement d'équipements publics vont devenir problématiques pour les décideurs de la communauté urbaine et les maires. Tout cela intervient dans un contexte de méfiance et de recentralisation entre le pouvoir central et les communes. En revanche, la grande distribution se veut rassurante, soutenantt, comme le sous-préfet Duroin, qu'il n'existe aucun lien entre la crise des centres-ville et le développement du commerce de périphérie. Quand aurons-nous un schéma de régulation évitant la multiplication de ces projets inadaptés aux défis non seulement des centres-ville, mais de toute la Vallée de la Seine ? Comment intégrer les friches commerciales, telles que le Centre commercial Art de Vivre d'Orgeval, dans un projet de revitalisation des centres-ville comme ceux de Poissy, d'Orgeval et de Villennes-sur-Seine ?

Si l'on ne fait rien, les géants du commerce vont continuer à tuer le commerce de proximité. Leur guerre de conquête fera rage ; le rythme des projets va, certes, ralentir mais leur taille va s'accroître. Selon Franck Gintrand, "les grandes surfaces vont fusionner avec les centres commerciaux" pour atteindre une "hypothétique masse critique" tandis que les centres-ville et les bourgs de la Vallée de la Seine meurent dans un silence sidéral.  

 

Références :

1. Interview d'Olivier Razemon (vidéo ci-dessous) le 10 janvier 2017 : Olivier Razemon a présenté son livre Comment la France a tué ses villes lors d'une conférence AJIBAT à Paris. Voici l'interview de l'auteur d'un livre choc !


Olivier Razemon : "Comment la France a tué ses...(link is external) par nouvelles_des_deux_rives(link is external)

2. Comment la France a tué ses villes, Ed. Rue de l'échiquier, Paris, septembre 2016, 188 pages.

3. En 2018, la France affiche 2000 hypermarchés et 10 000 supermarchés, soit 500 hypermarchés et 5000 supermarchés de plus qu'en 2008, auxquels il faut ajouter plus de 800 centres commerciaux, représentant 16 millions de mètres carrés et hébergeant 30 000 magasins, toutes ces surfaces étant majoritairement situés en périphérie des villes. 

4. Patrick Vignal est député (LREM, ancien du PS) à Montpellier, qui a subi le massacre de son centre-ville en raison de l'arrivée en masse des centres commerciaux. 

5. Cette signature s’est faite en présence de Philippe Tautou, président de GPS&O, de Gérard Derouin, sous-préfet de Mantes-la-Jolie, et de Yann Scotte, conseiller départemental des Yvelines et maire d’Hardricourt.

6. https://actu.fr/ile-de-france/buchelay_78118/un-centre-commercial-geant-ouvrira-en-2020_12693927.html

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