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Journal de bord

Découverte d'une tentative de chronique sauvage d’un confiné

Par: 
claude Barouh

Peut-on rire de tout ? Bien sûr que l’on peut rire de tout, c’est une des libertés que l’on ne nous a pas encore enlevée. Le rire est bien utile. Il se partage et nous permet de fuir la réalité, certes trop cruelle parfois mais y recourir en période d’adversité nous autorise le doute et nous différencie des animaux ; il nous amène aussi à sortir de la Raison sèche, froide et dure. C’est la promotion de la distanciation. Pierre Desproges disait : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » Au risque de déplaire, le « rire de tout » est le signe de la liberté d’esprit. Cela gêne certains moralistes. Mieux vaut en rire !

Journal d'un confiné commun

JOUR 1 - Mercredi 18 mars. Premier jour à quatre à la maison. Journée ensoleillée, les enfants ont pu profiter du jardin. Pas encore de nouvelles de la maîtresse ; j'imagine qu'il faut le temps de s'organiser. Ce midi, apéritif en famille, jeux l'après-midi ; Mathilde avait fait un gâteau au chocolat pour le goûter. Petit air de vacances !

JOUR 2 - Jeudi 19 mars. Première tonte de l'année ! J'adore l'odeur de l'herbe coupée. Les arbres sont en bourgeons, les tulipes sortent de terre, les premiers jours de printemps sont toujours agréables ! Foot avec les enfants qui ont fini par se disputer, comme toujours. La vie s'organise tranquillement.

JOUR 3 - Vendredi 20 mars. Les premiers devoirs sont tombés pour Mathis : révisions sur les divisions. Surtout rester calme... Léa fait des dessins pour papa et maman. Trop mignon.

JOUR 5 - Dimanche 22 mars. Le jardin est au carré, on dirait Versailles ! Comme quoi il y a toujours du bon à prendre ! Mathilde a les mains dans la farine, la moitié du temps : gare aux kilos en trop ! Léa a épuisé la moitié du stock de pages blanches, c'est moche pour la planète. Côté divisions, on rame...

JOUR 7 - Mercredi 25 mars. Si Mathis me demande encore une fois ce qu'est un dividende, je lui fais manger son cahier ! Léa a enfoncé toutes les pointes de feutres et couine à longueur de journée. Mathilde s'est lancée dans la confection d'un gâteau roumain à la purée de marrons et aux pruneaux. Est-ce vraiment une bonne idée ? Le temps commence à sembler long.

JOUR 10 - Samedi 28 mars. Je crois que mon fils est con, j'ai abandonné la division. On a une semaine de retard sur le travail envoyé par la maîtresse. J'ai vomi le gâteau aux marrons.

JOUR 11 - Dimanche 29 mars. La caisse à outils est nickel ; j'ai rangé mes clefs plates par ordre de grandeur, les marteaux par ordre croissant de poids. J'ai trié tout ce qui pouvait se trier dans la maison : clous, vis, boutons, punaises (par couleurs), dossiers (en tas)... Je commence à voir flou.

JOUR 14 - Mercredi 1er avril. On continue sur le passé simple. La décence m'oblige à me taire. ..

JOUR 15 - Je rédige une lettre à l'attention du pape pour faire canoniser la maîtresse de mon fils. J'ai envie d'écouter Céline Dion en passant l'aspirateur dans le garage. Je crois que ça ne va pas se faire.

JOUR 16 -  Vendredi 3 avril. « Les enfants prennent le goûter sur la terrasse ». Bon ! cette fois-ci c'est clair, Mathis n'aura pas non plus le prix Nobel de littérature... J'ai envie d'épouser sa maîtresse... je crois que je commence à délirer... Léa regarde la télé H 24. Mathilde a commencé une pièce montée à 5 étages. Je ne le sens pas trop. J'ai déjà pris 5 kilos...

JOUR 17 - Samedi 4 avril. Je crois que j'ai chopé un Gilles de la Tourette avec ce putain de passé simple de merde ! La pièce montée s'est cassé la gueule. J'ai des hallucinations, les dessins de ma fille me parlent chinois et je comprends !

JOUR 18 - Dimanche 5 avril. Pour la première fois de ma vie, j'ai pris le chat pour le chien !

JOUR 19 - J'ai bouffé la page du livre de conjugaisons. Problème réglé...

JOUR 20 - Passé la journée à chercher le chien, on l'a perdu !

JOUR 21 – Affolement, SOS SPA… avait-il sa puce ? Mais non…  on n'a pas de chien ! J'attaque ma cinquième bière de la journée. Léa ressemble à un lapin qui aurait attrapé la myxomatose.

JOUR 30 - 36 mars. Je suis sûr d'avoir vu passer la maîtresse de Mathis dans la ruelle derrière la cloture. Elle promenait son Bescherelle en laisse et relisait son attestation dérogatoire d'hier. Je vais reprendre un Ricard …

JOUR 31 - J'ai les dents qui me grattent. Je transpire des yeux. Mes pieds s’éloignent tout seuls… Je me rends compte que ma veste est à l'envers. Comme je la porte au-dessus de mon manteau, j'ai l'air encore plus dingue.

JOUR 32 - An 3020 après ma belle-mère. Plus de farine dans les magasins. Mathilde est prostrée sur une chaise dans la cuisine ; elle fait la conversation au four. Mathis essaye de diviser le passé simple. Léa bave devant la télévision. Les stocks de Ricard sont épuisés. Au secours !

JOUR 40 - 37 avril 2028. Oh putain, on a remonté le temps ! Il se passe des trucs bizarres... Il y a une dame dans ma cuisine qui pleure en regardant le four ; je ne sais pas du tout qui c'est. Et cette petite assise dans le coin qui regarde en ricanant, elle me file les jetons. De toute façon je ne sais plus comment je m'appelle. Je ne sais même plus pourquoi j'écris. C'est le commencement de la fin...

JOUR 50 - Il s'est passé quelque chose. Il y a des gens partout, on entend « C'est fini ! », « C'est fini ! », « Plus de confinement ! ». Je ne sais pas ce qui se passe. Je sors pour voir. Je m'y reprends à trois fois avant de pouvoir enfin passer la baie vitrée. Je respire à pleins poumons. Je tombe dans les pommes. Direction les urgences.

JOUR 60 - Vendredi 15 mai. Reprise du travail depuis une semaine. Mathilde, Mathis et Léa vont bien. La vie a repris son cours normal, si ce n'est que j'ai du cholestérol, du diabète, des troubles de la personnalité (mon double ne parle qu'au passé simple et cherche à diviser tout ce qu'il peut, c'est un peu pénible !) Mais bon, nous en sommes sortis vivants ! Rendez-vous demain chez la psy, 15 h 30... avec ou sans mon double ? Je n’ai pas demandé… De toutes façons, je l'entends ricaner dans mon dos.

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