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Communication

La langue française, mise à mal pendant la crise sanitaire

Par: 
Michel Kohn

Dans la période du confinement, alors que l'exercice de la dictée a été très pratiqué, nous avons pu voir que notre langue était mal maîtrisée et qu'elle avait subi divers "outrages".

Nous avons relevé des anglicismes inutiles, un néologisme affreux, des expressions inadaptées, de multiples fautes des internautes et, même, du gouvernement !

Pour occuper leur temps de nombreux citoyens, plus ou moins jeunes, ont fait des dictées en ligne et à la télévision pendant leur confinement. C'est ce qu'ont remarqué divers médias, notamment 20 minutes, qui a commencé ainsi son article(1)"Feuille et stylo en main devant l’écran ! Depuis le début du confinement, les Français ont révisé comme jamais leurs règles de grammaire et d’orthographe. Plus d’1,75 million d’amoureux de la langue française ont suivi la dictée lue par Edouard Baer dans l’émission Tous prêts pour la dictée ce mercredi après-midi sur France 3. Les rediffusions des mythiques dictées de Bernard Pivot sur la page Facebook de l’INA ont séduit de nombreux internautes tout comme La Dictée géante de l’écrivain Rachid Santaki. Pourquoi un tel engouement pour cet exercice beaucoup redouté à l’école pendant le confinement ?". C'est un exercice qu'auraient dû faire des journalistes, de nombreux internautes et, même, des rédacteurs de communiqués du gouvernement.

La crise sanitaire en quelques mots

Cluster
Pendant quelques jours, des journalistes se sont “gargarisés” avec ce mot, pensant qu’il leur donnerait un air de “sachant” à défaut d’être savant. Après quelques jours, ils se sont rendu compte que ce mot, signifiant couramment groupe, regroupement ou ensemble, avait un excellent équivalent français dans le contexte d’une pandémie : foyer (de contagion). Dans la dernière semaine du confinement, ce terme est, néanmoins, réapparu.
 
Notre intercommunalité GPS&O utilise un mot voisin pour nommer des regroupements d’entreprises et de logements à proximité des moyens de transport : des hubs qui, de plus, sont multimodaux(2) ! A l’origine, ce terme, désignant déjà des concentrateurs dans des réseaux informatiques et des plates-formes d’aéroport, signifie "moyeu" ou "pivot" en anglais.
 
Présentiel
Ce mot qui vient de se répandre dans notre langage serait le contraire de télétravail ou de réunion à distance. Ceux qui peuvent rejoindre leur bureau après le confinement exécuteront, à nouveau, leurs tâches professionnelles en présentiel !
 
Ce terme, parfaitement inutile, vient du jargon des entreprises, particulièrement dans le domaine de la formation. Autrefois, les organismes spécialisés proposaient des cours sur place ou par correspondance ; aujourd’hui, leurs sessions sont en mode présentiel ou distanciel.
 
Distanciation sociale
Alors que nous avons dû, pendant la période de confinement, maintenir les liens sociaux, des technocrates nous ont imposé cette expression, bien que le sens propre du mot “distance” se comprenne bien sans l’adjonction d’un qualificatif.
 
« Distanciation sociale est une expression malvenue. En anglais, social a gardé son sens étymologique. En français à partir de 1830, il a pris une signification politique », a expliqué le linguiste Bernard Cerquiglini. On parle de « question sociale », de « préoccupations sociales » ou encore, de « mouvement social ». Edouard Philippe, qui s’est aperçu que cette expression, calquée de l’anglais, était inadéquate, en a utilisé une autre : “distanciation physique” ; il n’a pas  été unanimenent suivi, les médias ayant largement diffusé l’adjectif “social”. Nous pouvons maintenir un lien avec les autres, un lien social, tout en restant physiquement distant.
 
Réouverture et rouvrir
Ces deux mots sont très utilisés à l'occasion de la rentrée de certains écoliers et de la réouverture des commerces et de divers lieux publics. L’infinitif du verbe qui signifie “ouvrir de nouveau ce qu’on avait fermé ou ce qui était fermé” n’est pas “réouvrir” mais ”rouvrir”. Vous ne deviez pas dire que "l’école et votre salon de coiffure vont rouvrir", car ce verbe transitif nécessite un complément. Des expressions correctes sont "Ils vont rouvrir leurs portes" ou "Ils seront rouverts".
 
Tracing et tracking

Encore des anglicismes qui auraient pu déjà s’imposer en France si l’application “StopCovid”, promue par le gouvernement, avait été prête. Pour beaucoup, le déconfinement devrait être accompagné d’un suivi strict de la population afin de signaler rapidement les personnes contaminées et celles qui ont pu entrer en contact avec le virus. C’est le rôle de cette application développée par l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (INRIA). Le tracing, privilégié en Europe, consiste à conserver en mémoire les contacts entre les personnes au moyen de la fonction Bluetooth de leurs smartphones, alors que le tracking, adopté dans les pays asiatiques, est un suivi des déplacements via la fonction GPS des smartphones et les antennes-relais.

Certes, une partie du logiciel a été développées par deux entreprises américaines prédominantes, Apple et Google. Ce n’est pas une raison pour ne pas utiliser des mots de notre langue : "suivi des contacts" et "traçage" !

De trop nombreuses fautes de langage !

Dans les écrits des internautes
 
La période du confinement a été propice à de nombreux échanges numériques. Sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, beaucoup ont accru le nombre et la fréquence de leur publications. Toutefois, la plupart ne semblent pas faire l'effort de lire et de relire les textes qu'ils nous livrent, bourrés de fautes. A part les nombreuses fautes d’accord, la plus fréquente est la confusion des fins de verbes, entre les formes de l’infinitif (er), du passé (é) et même, parfois, de l’impératif (ez). Toutefois, la faute la plus horrifique, rencontrée récemment, est la confusion des pluriels : la terminaison “ent” utilisée à la place de “s”, à propos de photos qui ont été prisent.
 
Dans la communication gouvernementale
 
Nous terminons par un communiqué officiel, dont le rédacteur n’a pas correctement vérifié la formulation. De plus, le ministère chargé de la Santé et Santé publique France semblent ne pas disposer de relecteurs-correcteurs, qui auraient pu effectuer leur tâche en télétravail. Leur vidéo “Alerte Coronavirus”, qui est diffusée, en permanence, depuis le début de la crise sanitaire pour rappeler les gestes-barrières, contient deux fautes.
Ce n’est pas la maladie qui guérit mais les malades sont guéris de la maladie (par des traitements, des médicaments...) ! Le verbe guérir est soit transitif, signifiant “débarrasser d’une maladie, redonner la santé” soit intransitif, son sens étant alors “se remettre d’une maladie”.
 
SI ... QUE ! Le mot “que” n’est pas une conjonction de subordination qui peut suivre la première proposition commençant par “si”. Il aurait fallu répéter “si” ou utiliser une locution conjonctive telle que “dans le cas où” ou “au cas où”.
 
Vous pouvez penser que ces fautes ne sont pas graves dans le contexte actuel, si chacun comprend ce qu’il doit faire pour se protéger et protéger les autres. Néanmoins, le gouvernement devrait être en capacité(3) de donner l’exemple pour le bon usage de notre langue.
 
 
Notes
 
 
3. Depuis le début de la crise, la locution "être en capacité" remplace le verbe “pouvoir”, correspondant à une évolution sémantique dans le discours politique (lire www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-07-mai-2020?fbclid=IwAR10ZMoOnBWmXttSVnOi_C3pR6u7v9h62d-Qgw6dqp7LqqO7HcSgQKZfKpg).
 
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